Démons et merveilles de la science-fiction. La ville - 4/5
Des hommes ont rêvé puissamment d’avenir. Abandonnant à la nuit les tiédeurs utérines, ils ont navigué droit au large du port originel. A la pérégrination cyclique, à l’éternel retour ils ont préféré la route rectiligne et verticale -le progrès. Ils ont abandonné les cieux divins pour l’amour des mécaniques terrestres, pour l’homme infiniment perfectible. Ils ont imaginé en réalistes.
Fourier conçoit un phalanstère (Habitation de la commune sociétaire ou phalange dans le système de Fourier -Petit Littré) : “C’est le séjour royal d’une population régénérée”, dit Considérant. Cabet, en 1839, part en “voyage en Icarie” : les rues décrites sont larges et droites, ponctuées de places et de monuments sans extravagance. Tout est propre et sain, tout est fait ici pour réconforter le corps du citoyen, pour exciter son intellect. D’âme, on ne veut point connaître. En 1858, Dejacques invente l’humanisphère : “Sur l’emplacement de Paris une construction colossale élève ses asssises de granit et de marbre, ses piliers de fonte d’une épaisseur et d’une hauteur prodigieuses. Sous son vaste dôme de fer découpé à jour et posé, comme une dentelle, sur un fond de cristal, un million de promeneurs peuvent se réunir sans être foulés.” Des appartements “que l’on peut aménager comme l’on veut” sont dispersés “dans des sortes de phalanstères en étoiles asymétriques”.
L’industrie commence à rugir mais point assez fort : elle n’effraie pas encore. Nos grands ensembles, pourtant, montrent le bout de leurs angles aigus : le temps est proche du formica et du ciné. Jules Verne dans “Les cinq cents millions de la Bégumn” donne à son héros Sarrazin mission de bâtir France-Ville, la cité du futur. Elle sera le temple de la Science. Au XIXème siècle la nouvelle déesse-mère comble déjà ses enfants de cadeaux-objets, de cadeaux-idées. On s’esbaudit à ses miracles : elle est capable de tout. Et l’imagination s’emballe comme un cheval fou. Des viles volantes décollent, d’autres s’enracinent qui ressemblent à des pains de sucre, cent New York s’empilent en vrac les unes sur les autres, à Paris, “dans les rues abandonnées,la Seine coule. La capitale de la France est devenue un lac magnifique, ou plutôt une immense plage variée où se dressent propres, fantaisistes, chefs-d’oeuvre de goût et de coloris, les centaines de gratte-ciel de la plus belle ville du Système !” (Jérôme Sériel, “Le satellite sombre”).
Saouls de délire optimiste, ces béats ne savent pas que les lendemains vont déchanter. On sent déjà comme un cancer à l’oeuvre dans les profondeurs de l’ivresse. En 1855, Coeurderoy écrit “Jours d’exil” et réalise le rêve d’Alphonse Allais : il installe les villes à la campagne -il les effrite sur la face de la terre. Des maisons tombent de-ci de-là, au bord des ruisseaux, au creux des vallées, sur la pente des collines, près de la lisière des bois, “partout où se trouve un site agréable et sain”. Ernest Pérochon pour ses “Hommes frénétiques”, Clifford D. Simak pour ses “Chiens” imaginent un monde semblable, et Isaac Asimov pour “Fondation”, une planète-ville : Trantor. Les peuples proliférants font craquer l’habit de pierre. On noue bout à bout les fragments épars de la cité brisée et la première voie du futur, à peine explorée, finit en terrain vague. La seconde conduit à Métropolis, chez les monstres.
Les amours de la science et de l’homme tournent mal. Elle devait être sa servante, elle le réduit en esclavage, le déchire, le dévore. La ville finalement née de ses flancs est un cauchemar géant en forme de piège à tiroirs, une énorme pieuvre explosant au ralenti. Elle s’élève, s’étend, s’exalte, meurtrière comme un golem imprudemment libéré, se déchaîne, asservit ses maîtres déchus, les réduit à l’état de servants machinaux. Elle est l’image de la puissance effrénée qui ne veut rien savoir de la justice, de l’harmonie, de la paix. Elle est la vie-monstre.
A New York, quarante millions d’habitants fourmillent sur le béton sec en dévorant leurs entrailles. Nous sommes en l’an 2000 dans un film de Richard Fleicher, “Soylent green”. Toutes les denrées périssables ont effectivement péri. Les gens se nourrissent de plaquettes d’aliments concentrés, fabriqués avec la chair des morts. Cet admirable animal-ville respire ses propres miasmes, mange ses propres viandes et tourne rond infiniment, boule de mort, vomi d’enfer.
Dans “La maison aux mille étages” que construisit Jan Weiss, l’homme de coeur et de cervelle s’insurge : “Non, ce n’est pas une maison, c’est une ville immense sous un toit unique ! Et moi je me propose de reconnaître ce labyrynthe.” Le héros de Ballard, dans “Urbi et Orbi,” veut aussi démontrer les mécanismes, veut sortir de l’inhumain dédale, veut respirer enfin. Il ne le pourra pas. On ne guérit pas du cancer.
Démons merveilles de la science-fiction (Julliard, 1974)
Des hommes ont rêvé puissamment d’avenir. Abandonnant à la nuit les tiédeurs utérines, ils ont navigué droit au large du port originel. A la pérégrination cyclique, à l’éternel retour ils ont préféré la route rectiligne et verticale -le progrès. Ils ont abandonné les cieux divins pour l’amour des mécaniques terrestres, pour l’homme infiniment perfectible. Ils ont imaginé en réalistes.
Fourier conçoit un phalanstère (Habitation de la commune sociétaire ou phalange dans le système de Fourier -Petit Littré) : “C’est le séjour royal d’une population régénérée”, dit Considérant. Cabet, en 1839, part en “voyage en Icarie” : les rues décrites sont larges et droites, ponctuées de places et de monuments sans extravagance. Tout est propre et sain, tout est fait ici pour réconforter le corps du citoyen, pour exciter son intellect. D’âme, on ne veut point connaître. En 1858, Dejacques invente l’humanisphère : “Sur l’emplacement de Paris une construction colossale élève ses asssises de granit et de marbre, ses piliers de fonte d’une épaisseur et d’une hauteur prodigieuses. Sous son vaste dôme de fer découpé à jour et posé, comme une dentelle, sur un fond de cristal, un million de promeneurs peuvent se réunir sans être foulés.” Des appartements “que l’on peut aménager comme l’on veut” sont dispersés “dans des sortes de phalanstères en étoiles asymétriques”.
L’industrie commence à rugir mais point assez fort : elle n’effraie pas encore. Nos grands ensembles, pourtant, montrent le bout de leurs angles aigus : le temps est proche du formica et du ciné. Jules Verne dans “Les cinq cents millions de la Bégumn” donne à son héros Sarrazin mission de bâtir France-Ville, la cité du futur. Elle sera le temple de la Science. Au XIXème siècle la nouvelle déesse-mère comble déjà ses enfants de cadeaux-objets, de cadeaux-idées. On s’esbaudit à ses miracles : elle est capable de tout. Et l’imagination s’emballe comme un cheval fou. Des viles volantes décollent, d’autres s’enracinent qui ressemblent à des pains de sucre, cent New York s’empilent en vrac les unes sur les autres, à Paris, “dans les rues abandonnées,la Seine coule. La capitale de la France est devenue un lac magnifique, ou plutôt une immense plage variée où se dressent propres, fantaisistes, chefs-d’oeuvre de goût et de coloris, les centaines de gratte-ciel de la plus belle ville du Système !” (Jérôme Sériel, “Le satellite sombre”).
Saouls de délire optimiste, ces béats ne savent pas que les lendemains vont déchanter. On sent déjà comme un cancer à l’oeuvre dans les profondeurs de l’ivresse. En 1855, Coeurderoy écrit “Jours d’exil” et réalise le rêve d’Alphonse Allais : il installe les villes à la campagne -il les effrite sur la face de la terre. Des maisons tombent de-ci de-là, au bord des ruisseaux, au creux des vallées, sur la pente des collines, près de la lisière des bois, “partout où se trouve un site agréable et sain”. Ernest Pérochon pour ses “Hommes frénétiques”, Clifford D. Simak pour ses “Chiens” imaginent un monde semblable, et Isaac Asimov pour “Fondation”, une planète-ville : Trantor. Les peuples proliférants font craquer l’habit de pierre. On noue bout à bout les fragments épars de la cité brisée et la première voie du futur, à peine explorée, finit en terrain vague. La seconde conduit à Métropolis, chez les monstres.
Les amours de la science et de l’homme tournent mal. Elle devait être sa servante, elle le réduit en esclavage, le déchire, le dévore. La ville finalement née de ses flancs est un cauchemar géant en forme de piège à tiroirs, une énorme pieuvre explosant au ralenti. Elle s’élève, s’étend, s’exalte, meurtrière comme un golem imprudemment libéré, se déchaîne, asservit ses maîtres déchus, les réduit à l’état de servants machinaux. Elle est l’image de la puissance effrénée qui ne veut rien savoir de la justice, de l’harmonie, de la paix. Elle est la vie-monstre.
A New York, quarante millions d’habitants fourmillent sur le béton sec en dévorant leurs entrailles. Nous sommes en l’an 2000 dans un film de Richard Fleicher, “Soylent green”. Toutes les denrées périssables ont effectivement péri. Les gens se nourrissent de plaquettes d’aliments concentrés, fabriqués avec la chair des morts. Cet admirable animal-ville respire ses propres miasmes, mange ses propres viandes et tourne rond infiniment, boule de mort, vomi d’enfer.
Dans “La maison aux mille étages” que construisit Jan Weiss, l’homme de coeur et de cervelle s’insurge : “Non, ce n’est pas une maison, c’est une ville immense sous un toit unique ! Et moi je me propose de reconnaître ce labyrynthe.” Le héros de Ballard, dans “Urbi et Orbi,” veut aussi démontrer les mécanismes, veut sortir de l’inhumain dédale, veut respirer enfin. Il ne le pourra pas. On ne guérit pas du cancer.
Démons merveilles de la science-fiction (Julliard, 1974)